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Syrie-Comment Damas s'est emparé de territoires contrôlés par les Kurdes sans se mettre Washington à dos
information fournie par Reuters 22/01/2026 à 12:03

par Feras Dalatey, Maya Gebeily et Humeyra Pamuk

La reprise rapide par Damas de territoires longtemps tenus par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie a été élaborée lors de réunions à huis clos au début du mois à Damas, Paris et en Irak, ont déclaré à Reuters neuf sources informées de ces dicussions.

Les comptes rendus, qui n'ont pas été communiqués précédemment et qui ont été partagés sous couvert d'anonymat, montrent que les États-Unis ne se sont pas opposés à l'opération qui a radicalement modifié l'équilibre des pouvoirs en Syrie, aux dépens de son ancien allié contrôlant la région, les Forces démocratiques syriennes (FDS).

Selon les sources, les réunions ont permis au président syrien intérimaire Ahmed al Charaa de progresser dans sa promesse d'unifier la Syrie et de devenir le partenaire syrien privilégié de l'administration américaine sous la présidence de Donald Trump.

Si l'offensive sur la zone autonome que les FDS espéraient maintenir a mis à l'épreuve les limites du soutien de Washington à Ahmed al Charaa, ancien combattant d'al Qaïda, ce dernier en est ressorti vainqueur sur tous les plans.

L'envoyé américain en Syrie Tom Barrack a en effet déclaré que Washington pouvait désormais s'associer à l'État syrien et qu'il n'y avait aucun intérêt à maintenir un rôle distinct pour les FDS.

"Il semble que Charaa soit un maître stratège", a observé une source américaine informée de la position américaine sur la Syrie.

UNE OFFENSIVE PROPOSÉE À PARIS DÉBUT JANVIER

Les FDS étaient soutenues par les États-Unis depuis 2015, lorsque la force a été conçue pour expulser le groupe État islamique du nord-est de la Syrie.

Après le succès de la mission, les FDS ont utilisé le territoire pour y établir une enclave autonome kurde, avec des institutions civiles et militaires distinctes.

Mais la chute de Bachar al Assad en décembre 2024 a chamboulé le destin de cette région, les rebelles au pouvoir, sous la direction d'Ahmed al Charaa, ayant promis de placer l'ensemble de la Syrie sous le contrôle de leur gouvernement.

Des pourparlers entre Damas et les FDS se sont tenus en 2025 pour l'intégration des institutions civiles et militaires kurdes dans l'Etat syrien, mais aucun résultat n'a abouti après des mois de négociations avant la date limite fixée à fin 2025.

La dynamique d'une offensive a ainsi commencé à se mettre en place.

Le 4 janvier, une réunion à Damas entre des responsables syriens et les FDS a été brusquement interrompue par un ministre syrien, selon trois responsables kurdes.

Une délégation syrienne s'est rendue à Paris le jour suivant pour y tenir des discussions avec Israël sur un pacte de sécurité, sous l'égide des États-Unis.

Lors de ces négociations dans la capitale française, les responsables syriens ont accusé Israël de soutenir les FDS et ont exhorté les responsables israéliens à cesser d'encourager les Kurdes à retarder leur intégration, ont fait savoir deux sources syriennes informées de la réunion.

La délégation syrienne a alors proposé une opération limitée pour reprendre certains territoires tenus par les FDS et n'ont reçu aucune objection israélienne, a indiqué une autre source syrienne informée de la question.

Les ministères syriens de l'Information et des Affaires étrangères n'ont pas immédiatement répondu aux questions de Reuters sur la réunion parisienne.

Le Département d'Etat américain a renvoyé Reuters à une déclaration de Tom Barrack publiée mardi dans laquelle il exhorte les FDS à s'intégrer. Selon sa déclaration, les Etats-Unis ne sont pas intéressés par une présence militaire à long terme en Syrie.

"Ayant moi-même assisté à l'intégralité de la réunion trilatérale de Paris, Israël n'a jamais cautionné une attaque de l'armée syrienne contre les Kurdes syriens. Il est faux de prétendre que nous l'avons fait", a déclaré Yechiel Leiter, ambassadeur d'Israël aux États-Unis.

Un responsable syrien a déclaré que le gouvernement de Damas a reçu un message distinct de la Turquie selon lequel Washington approuverait une opération contre les FDS si les civils kurdes étaient protégés.

La Turquie est intervenue à plusieurs reprises en Syrie contre les FDS, les accusant d'être liées au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), organisation reconnue comme terroriste par Ankara et qui a mené une insurrection en Turquie.

"L'accord de Paris a donné le feu vert à cette guerre", a déclaré Hadiya Youssef, responsable politique kurde.

LES KURDES SE SENTENT TRAHIS PAR LES ÉTATS-UNIS

Deux semaines après le sommet de Paris, l'offensive de Damas sur le nord-est de la Syrie était lancée. Washington a alors signalé aux FDS qu'il retirait son soutien à ses unités, ont déclaré plusieurs sources syriennes et une américaine.

D'après ces sources, le 17 janvier, Tom Barrack a rencontré le commandant des FDS, Mazloum Abdi, dans la région du Kurdistan irakien, pour lui dire que les intérêts des États-Unis se trouvaient désormais du côté de d'Ahmed al Charaa.

Un responsable des FDS a démenti cette information.

Un responsable militaire américain et deux responsables kurdes ont déclaré que les États-Unis avaient donné aux FDS l'assurance de leur protection si l'offensive de Damas portait atteinte aux civils ou déstabilisait les centres de détention gérés par les FDS où sont enfermés les prisonniers de l'EI.

Des fusées d'avertissement ont été tirée par l'armée américaine dans la région alors que les troupes syriennes dépassaient la zone qu'elles avaient initialement l'intention de conquérir, mais ces actions n'ont pas répondu aux attentes des Kurdes.

"Ce que font les forces de la coalition et les responsables américains est inacceptable", a déclaré Hadiya Youssef, le responsable politique kurde.

"Êtes-vous vraiment dépourvus de principes ? Êtes-vous prêts à trahir vos alliés ?", a-t-il déclaré à l'intention des États-Unis.

Interrogé sur les assurances américaines données aux Kurdes, le Département d'Etat américain a renvoyé à la déclaration de Tom Barrack sur l'intégration des FDS.

CHARAA EST PRESQUE ALLÉ TROP LOIN

Trois sources américaines ont déclaré à Reuters qu'Ahmed al Charaa n'était pas loin de dépasser le cadre défini dans son offensive, ses forces ayant rapidement repris des provinces à majorité arabe aux FDS et ayant continué à progresser.

Le 19 janvier, les troupes syriennes encerclaient les dernières villes tenues par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie, malgré le cessez-le-feu annoncé la veille.

Furieuse du non-respect de la trêve par les forces de Damas, l'administration américaine a envisagée de réimposer des sanctions à la Syrie si les combats se poursuivaient, selon des sources, Washington craignant des violences massives contre les civils kurdes.

Un responsable de la Maison blanche a déclaré à Reuters que les États-Unis suivaient l'évolution de la situation en Syrie "avec une grande inquiétude" et qu'ils exhortaient toutes les parties à "donner la priorité à la protection des civils, toutes minorités confondues".

Alors que ses forces s'approchaient des derniers bastions kurdes, le président syrien a soudainement annoncé un nouveau cessez-le-feu mardi, précisant que ses troupes ne poursuivraient pas l'opération si les FDS proposaient un plan d'intégration d'ici la fin de la semaine.

Les trois sources américaines ont déclaré que l'annonce abrupte d'Ahmed al Charaa avait satisfait Washington et qu'il était désormais "au clair".

L'objectif initial des FDS en tant que force de combat contre l'État islamique a "largement expiré", a déclaré Tom Barrack peu après.

Il a estimé que la plus grande opportunité pour les Kurdes se trouve dans le nouveau gouvernement d'Ahmed al Charaa.

(Reportage Maya Gebeily à Beyrouth, Feras Dalatey à Damas, Suleiman al-Khalidi à Amman et Humeyra Pamuk à Washington, avec Phil Stewart à Washington et Rami Ayyub à Jérusalem, rédigé par Maya Gebeily et Tom Perry ; version française Etienne Breban, édité par Kate Entringer)

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